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dmitry orlov - Page 2

  • Quand Michel Drac analyse l'actualité...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous une analyse fouillée et toujours passionnante de l'actualité des mois de juin et juillet 2018 menée par Michel Drac.

    Penseur non-conformiste, Michel Drac est l'auteur de plusieurs essais, dont  Triangulation - Repères pour des temps incertains (Le Retour aux Sources, 2015) ou, dernièrement, Voir Macron - 8 scénarios pour un quinquennat (Le Retour aux Sources, 2018).  Il est également le fondateur des éditions le Retour aux Sources, qui publient notamment Piero San Giorgio , Dmitry Orlov ou Howard Kunstler.

     

                                  

                                  

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  • Les barbares envahissent le cimetière européen...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur le site francophone du Saker et consacré à l'impuissance européenne face à la question migratoire. De nationalité américaine mais d'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

     

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    Les barbares envahissent le cimetière européen

    Partout dans le monde, très peu de personnes sont capables d’apprécier à sa juste valeur la réaction européenne face à la crise des migrants. Du côté des migrants, il y a des démonstrations avides de barbarie, de fanatisme et d’agression ; du côté des Européens, il y a la peur abjecte d’apparaître… intolérants. Dans une situation complètement hors de contrôle où l’on s’attendrait à voir les gens s’organiser, protester, dresser des barrages routiers et voter massivement pour les partis nationalistes, on observe au contraire le spectacle ridicule d’Européens dociles et efféminés habillés en tenues unisexes, saupoudrant leurs marches pour la paix de “Non au terrorisme !”. Beaucoup de gens dans le monde y voient une formidable démonstration de nullité anthropologique. “L’Europe est-elle morte ?”, se demandent-ils à haute voix.

    Si vous pensez que cette impression est politiquement incorrecte ou non diplomatique ou marginale plutôt que dominante, ayez tout de même à l’esprit que le ministre russe Serguei Lavrov, un homme d’État russe et un diplomate responsable et chevronné, a déclaré que l’Union européenne se “suicidait” en se laissant envahir par les hordes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

    Ici, un flot de personnes arrive, la majorité étant de jeunes hommes adultes qui se dérobent au service militaire dans leurs pays, et relativement peu d’entre eux sont qualifiés pour demander l’asile. La plupart ne sont pas qualifiés pour travailler dans l’UE en raison d’un manque d’alphabétisation, de formation ou d’éthique du travail. Beaucoup d’entre eux ne seraient même pas formables, venant de populations élevées pour la résistance physique et la tolérance aux maladies plutôt que pour l’intelligence.

    Beaucoup sont des radicaux islamiques qui se considèrent comme de véritables colonisateurs ; beaucoup d’autres n’ont aucun scrupule à voler les Européens et à violer les femmes européennes. Quelques milliers sont de véritables terroristes envoyés pour attendre des ordres. Pour la plupart d’entre eux, s’abattre sur l’UE et se faire prendre en charge fait partie d’une excellente aventure – bien plus excitante que de garder le bétail ou de cultiver du mil dans leur village natal.

    Les ONG européennes les équipent de canots gonflables et de gilets de sauvetage et les placent à la dérive au large de la Libye ou dans l’Adriatique. Les navires des ONG européennes les ramassent ensuite et les livrent aux ports d’Italie, de Grèce ou d’Espagne. Puis ils sont pris en charge, pendant des mois, tandis que de plus en plus d’ONG les aident à remplir les formalités administratives et encombrent des tribunaux déjà surchargés de demandes de décisions judiciaires en leur nom.

    Je suis sûr que certains Européens pourraient me trouver d’un bien mauvais esprit de présenter une observation aussi peu flatteuse de la situation. Mais il y a un critère beaucoup plus sûr pour le mesurer que la simple bienveillance : est-ce véridique ? La vérité est souvent cruelle et douloureuse, et pourtant sans vérité – grâce à laquelle l’on comprend les véritables conséquences de nos propres actions – nous sommes tous des agneaux promis au sacrifice.

    Refuser de faire face à la vérité en se cachant derrière un voile hypocrite et décrépit de “gentillesse” est une simple lâcheté. La lâcheté est souvent présente en Europe, se cachant derrière un autre voile décrépit de “sécurité”. Lorsque Daesh a fait sauter une bombe dans l’aéroport de Bruxelles, le roi Philippe et sa belle-sœur ont été rapidement évacués. À l’époque médiévale, un tel comportement de lâcheté aurait coûté sa couronne au souverain, et peut-être sa tête. Mais aujourd’hui, il est logique pour une nation lâche d’avoir un roi lâche.

    Il est assez difficile de comprendre les raisons de cette lâcheté forcée. Pourquoi les élites européennes sont-elles si insistantes pour imposer la “tolérance” à leurs citoyens et les remplacer par des barbares importés ? Qu’est-il arrivé à l’esprit des empires sanguinaires qui ont saigné la planète entière pendant des siècles, accumulant d’innombrables trésors ?

    Une explication à laquelle je pense, c’est la vie trop confortable qui est devenue la norme pour les Européens. Certes, ils ont connu des difficultés pendant les deux guerres mondiales, mais ce n’était rien comparé à ce que beaucoup d’autres nations ont traversé, la Russie et la Chine en particulier. Quand la vie est un combat, l’expérience est vive, les joies simples sont profondément ressenties, les choix intelligents sont essentiels à la survie et les actes d’héroïsme sont à la fois nécessaires et valorisés. Quand la vie est confortable, les gens deviennent rassasiés et difficiles à satisfaire, les goûts deviennent décadents et éphémères, les questions de sécurité sont repoussées vers des spécialistes et les gestes spontanés d’héroïsme individuel et de bravoure deviennent des symptômes d’inadaptation sociale.

    Lorsqu’il y a suffisamment de sécurité et de confort, cela devient une fin en soi et la norme selon laquelle toutes les choses sont mesurées. Ceux qui sont moins sûrs et moins à l’aise sont perçus comme ayant moins réussi, moins à la mode aussi, et ils deviennent moins populaires, dans un jeu de surenchère sans fin. En retour, ceux qui ne sont pas encore séduits par la sécurité et le confort et sont disposés à se battre pour des principes supérieurs à la simple tolérance et à la gentillesse, deviennent incompréhensibles ; après tout, qu’y a-t-il d’autre que la sécurité et le confort ? Mais ce n’est qu’une étape pour de nouveaux développements peu ragoûtants parce que la sécurité et le confort ne peuvent pas fonctionner comme des absolus.

    La sécurité ne peut être garantie partout et en tout temps : des accidents se produisent. Vous pourriez être frappé au visage par un ivrogne belliqueux, être agressé par un migrant mal embouché, mourir dans une attaque terroriste parce qu’Allah Akbar ou, plus probablement, vous casser le cou en tombant de votre vélo. Puisque vous n’êtes plus responsable de votre propre sécurité – c’est maintenant le travail de professionnels rémunérés – vous ne pouvez pas vous blâmer pour vos erreurs. Vous pouvez, bien sûr, blâmer les professionnels rémunérés, mais ils font de leur mieux, vous savez… Votre seul choix est de prétendre que vous êtes une victime. La victimisation devient une marchandise prisée et un insigne d’honneur. L’attention extrême et le soin prodigués à toutes les variétés de victimes, qui sont encouragées à s’organiser et à négocier collectivement, aident à assurer aux autres que leur sécurité absolue est très importante. Vous pouvez être une victime, mais vous ne pouvez pas être victime de votre propre stupidité.

    En parlant de stupidité, réaliser que vous êtes stupide n’est pas confortable, mais tout le monde – même les plus stupides – doit rester à son aise même avec cette pensée. Étant donné qu’exactement la moitié des gens ont une intelligence inférieure à la moyenne, c’est difficile à organiser. Affirmer que la moitié de la population est victime de sa stupidité ne résout pas exactement le problème : une telle surabondance de victimes compromet la promesse du confort universel. Le problème ne se résout pas non plus en imposant un système de méritocratie universelle fondé sur les droits individuels : l’intelligent fera mieux que l’inintelligent, ce qui causera à celui-ci un inconfort considérable.

    La solution est de prendre du recul par rapport au principe de la méritocratie. Plutôt que de garantir l’égalité des droits et des chances sur la base des capacités et des performances, nous recherchons l’égalité des résultats : chacun reçoit un prix de participation et un peu d’argent en étant obéissant et poli, le prix et la somme soigneusement calibrée basés sur son niveau de victimisation. C’est ce qu’on appelle parfois “équité”. Il est difficile d’organiser la distribution de l’“équité” au niveau individuel, les gens sont formés en une myriade de groupes et chaque groupe est pondéré par rapport au reste. Si vous êtes une lesbienne noire handicapée, vous devez cocher trois boîtes de victimisation à la fois et recevoir le même prix qu’un homme hétérosexuel blanc valide. Aujourd’hui, c’est  étrangement dénommé “justice sociale”, comme s’il n’y en avait jamais eu d’autre.

    Ce nouveau type de personne, apparu d’abord en Europe puis qui s’est répandu dans tout l’Occident et au-delà, apparaît comme une forme dégénérée de l’humanité : dépourvue de grande passion et de nobles objectifs, dépourvue de toute allégeance ou préférence ethnique ou sociale claire, fixée sur le confort et la sécurité et le manque de masculinité et de féminité : une sorte d’eunuque civilisationnel emprisonné dans un camp de concentration LGBTQ quatre étoiles. Ces conditions peuvent sembler fortement négatives, mais du côté positif, ce type de personne vit la plupart du temps sans être exposée au danger. Un demi-milliard de personnes vivent maintenant, sans se mettre en danger les uns les autres, une petite péninsule, excroissance de l’Eurasie occidentale et qui, jusqu’à récemment, était le théâtre ds conflits armés sans fin. Ils ne détruisent pas les artefacts matériels ou culturels mais cherchent à les accumuler en investissant dans le confort et la consommation. Cela, la plupart des gens seront d’accord, c’est un progrès.

    Le dernier défi majeur à cette manière d’être a été présenté par l’intégration de l’Europe de l’Est, où les passions nationales sont toujours très fortes. Mais ce problème a été facilement résolu en trouvant un bouc émissaire – la Serbie – qui a été maudit pour son manque de multiculturalisme et de tolérance et bombardé pour obtenir sa soumission. Cela a effrayé tout le monde en Europe de l’Est, provoquant l’inaction pour un certain temps. Mais désormais les migrations de masse posent un problème d’une toute autre ampleur, provoquant la révolte de la Pologne, de la Hongrie, [de la Slovaquie, de la Tchéquie], et même de l’Italie contre les assauts extra-européens.

    Les nouveaux arrivants viennent principalement de cultures opposées à la tolérance et à la gentillesse. Ils sont principalement caractérisés par la cruauté, la passion, le clanisme et le fanatisme religieux et politique. Ils veulent vivre ici et maintenant, tirer plaisir du côté le plus bestial de la nature humaine, et ils voient l’Europe comme un trésor à piller. Leurs cultures remontent à une époque antérieure à l’histoire européenne, où de grandes foules se rassemblaient sur les places des villes pour regarder les gens se faire décapiter ou écarteler ou encore être brûlés vifs.

    Les Européens ont dompté leur propre nature médiévale, mais elle est maintenant réimportée. Le nouvel homme occidental émasculé n’est pas capable de riposter à cela ; ses gouvernements, dont les dirigeants sont forcés de respecter les mêmes codes culturels de tolérance, de politiquement correct et de bonté obligatoire, ne peuvent pas non plus le faire. Mais l’homme d’Europe de l’Est, seulement temporairement effrayé à l’idée d’agir de manière tolérante et émasculée, ne supportera plus rien de tout cela beaucoup plus longtemps. Sa nature médiévale est encore assez proche de la surface, alors que ses voisins occidentaux ont placé la leur dans les musées et autres pièges à touristes. C’est déjà évident : il y a eu un récent sommet de l’UE sur l’immigration ; les Européens de l’Est n’ont même pas pris la peine de s’y montrer.

    Si l’on regarde la situation à partir de l’Est, de la Russie européenne et du reste de la masse continentale eurasienne, il y a un sentiment perceptible de tristesse à regarder l’Europe mourir. Une grande partie de l’histoire humaine est sur le point d’être piétinée et dépouillée. Ayant passé les dernières décennies à ressusciter la chrétienté orientale après les dommages causés par les barbares bolcheviques, ils observent avec effroi les reliques et les ruines de la chrétienté occidentale submergées par une nouvelle vague barbare. Les habitants de l’Europe de l’Ouest ne valent plus grand-chose, mais ils sont toujours précieux en tant qu’assistants de musées et guides touristiques.

    Il y a 150 ans, Dostoïevski a déclaré que l’Europe était en train de devenir un musée, quand il a  écrit cela  (en parlant à travers le personnage de Versilov) :

    « Pour un Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie. Chaque pierre est charmante et lui est chère. L’Europe est autant notre patrie que la Russie… Oh ! Que ces vieilles pierres étrangères nous sont précieuses pour nous, les Russes, ces miracles d’un vieux monde divin, ces éclats de saints miracles ; ils nous sont plus précieux qu’aux Européens eux-mêmes ! »

    Et puis encore, cette fois parlant comme  Ivan Karamazov, avec encore plus de passion :

    « … Je veux voyager en Europe, et je le ferai. Bien sûr, je sais que je ne vais visiter qu’un cimetière. Mais alors quoi ? Les cadavres qui y reposent sont précieux ; chaque pierre tombale raconte l’histoire d’une grande vie, d’une croyance passionnée en l’héroïsme, de sa propre vérité, de sa propre lutte. Je sais déjà que je vais tomber par terre et baiser ces pierres, et les pleurer, même si je suis convaincu de tout mon cœur que tout cela s’est transformé en cimetière il y a longtemps, rien de plus. »

    Dmitry Orlov (Le Saker francophone, 26 juin 2018)

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  • Les marqueurs de l’effondrement de l’empire...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur le blog francophone du  Saker et consacré aux signes annonciateurs de l'effondrement de l'empire américain... De nationalité américaine mais d'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

     

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    Les marqueurs de l’effondrement de l’empire

    En réfléchissant à l’effondrement de l’empire américain qui se déroule (jusqu’à présent) graduellement, l’effondrement de l’URSS, qui s’est produit il y a près de trente ans, continue d’être une utile mine d’exemples et d’analogies. Certains événements survenus pendant l’effondrement soviétique peuvent servir de panneaux de signalisation utiles dans le contexte américain, ce qui nous permet de formuler de meilleures hypothèses quant au calendrier des événements qui peuvent soudainement transformer un effondrement graduel en sa version accélérée.

    Quand l’effondrement soviétique s’est produit, la réaction universelle a été « Qui aurait pu le savoir ? » Eh bien, je le savais. Je me souviens distinctement d’une conversation que j’avais eue avec un chirurgien au cours de l’été 1990, juste au moment où j’allais passer sur le billard pour me faire opérer de l’appendicite, en attendant l’anesthésie. Il m’a demandé ce qu’il adviendrait des républiques soviétiques, de l’Arménie en particulier. Je lui ai dit qu’elles seraient indépendantes en moins d’un an. Il avait l’air positivement choqué. Je ne m’étais trompé que de deux mois. J’espère pouvoir prévoir l’effondrement américain avec le même degré de précision.

    Je suppose que j’étais bien placé pour le savoir, et je suis tenté de deviner comment j’ai réussi cela. Mon domaine d’expertise à l’époque était l’électronique de mesure et d’acquisition de données pour les expériences de physique des hautes énergies, pas la soviétologie. Mais j’avais passé l’été précédent à Leningrad, où j’avais grandi, et j’avais une bonne idée de ce qui se passait en URSS. Pendant ce temps, toute la cohue des experts professionnels sur la Russie,  payés pour le faire, qui étaient installés dans divers organismes gouvernementaux à Washington ou qui consommaient de l’oxygène dans diverses fondations et universités des États-Unis, n’avaient absolument aucune idée de ce à quoi s’attendre.

    Je soupçonne qu’il y a un principe là-dedans : si votre carrière dépend de l’existence de X, et si X est sur le point de cesser d’exister, alors vous ne serez pas très motivé pour prédire avec précision sa fin. Inversement, si vous parveniez à prédire avec précision la fin programmée de X, alors vous seriez également assez intelligent pour changer de carrière à l’avance, donc vous ne seriez plus un expert sur X et votre opinion sur le sujet serait négligée. Les gens penseraient que vous avez quitté un excellent travail et que vous êtes maintenant aigri. À l’heure actuelle, j’observe le même phénomène à l’œuvre chez les experts de la Russie aux États-Unis : ils ne peuvent pas imaginer que les diverses choses qu’ils ont passé leur vie à étudier ont rapidement perdu de leur pertinence. Ou peut-être qu’ils le peuvent, mais qu’ils gardent cette prise de conscience pour eux-mêmes, de peur de ne plus être invités pour des talk-shows.

    Je suppose que puisque l’expertise est une question d’en savoir beaucoup sur un sujet circonscrit, tout savoir sur rien – une chose qui n’existe pas – est son point final logique. Quoi qu’il en soit, je pense que nous autres non-experts, armés du recul parfait que nous offre l’exemple de l’effondrement soviétique, nous pouvons éviter d’être pareillement aveuglés et abasourdis par l’exemple américain. Ce n’est pas une question académique : ceux qui jaugent la situation avec précision peuvent être en mesure de se faufiler et sortir de l’enfer à l’avance, alors que les lumières sont toujours allumées, pendant que le monde ne se promène pas encore dans une brume mentale induite par la drogue et des fusillades de masse et que d’autres types de chaos sont toujours considérés comme dignes d’intérêt par les médias.

    Ce recul nous permet de repérer certains marqueurs qui se sont manifestés à ce moment-là et qui se manifestent maintenant. Les quatre dont je veux discuter maintenant sont les suivants :

    1. Les alliés sont aliénés ;
    2. Les inimitiés se dissipent ;
    3. L’idéologie devient non pertinente ;
    4. La posture militaire devient flasque.

    Tout cela est évident à voir dans l’effondrement américain. Comme pour l’effondrement soviétique, il y a une certaine période d’incubation pour chacune de ces tendances, pouvant durer peut-être un an ou deux, au cours de laquelle peu de choses semblent se produire, mais quand c’est le moment, tout décolle d’un seul coup.

    1. Alliances

    Au fur et à mesure que l’effondrement soviétique s’est déroulé, les anciennes amitiés se sont détériorées, d’abord à cause d’un manque de pertinence, puis ont tourné a une inimitié pure et simple. Avant l’effondrement, le rideau de fer a couru entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest ; trois décennies plus tard, il court entre la Russie et les pays baltes, la Pologne et l’Ukraine. Alors que dans l’après-guerre, les pays du Pacte de Varsovie tiraient de nombreux avantages de leur association avec la Russie et sa puissance industrielle, vers la fin leur adhésion au camp soviétique devenait de plus en plus gênante pour le progrès, entravant leur intégration avec les pays prospères et moins troublés plus à l’ouest et avec le reste du monde.

    De même, avec les États-Unis et l’Union européenne, ce partenariat montre également des signes majeurs de tension alors que Washington tente d’empêcher l’Europe de s’intégrer au reste de l’Eurasie. La menace particulière de sanctions économiques unilatérales dans le cadre d’un effort vain pour bloquer d’autres gazoducs russes vers l’Europe et forcer les Européens à acheter un projet de gaz naturel liquéfié américain incertain et surévalué a mis en évidence le fait que la relation n’est plus mutuellement bénéfique. Et alors que la Grande-Bretagne se sépare de l’Europe et se rapproche des États-Unis, un nouveau rideau de fer émerge peu à peu, mais cette fois, il traversera la Manche, séparant le monde anglophone de l’Eurasie.

    Des développements similaires sont en cours à l’Est, affectant la Corée du Sud et le Japon. La volte-face de Trump entre tweets tumultueux et rhétorique conciliatoire vis-à-vis de la Corée du Nord a mis à nu le vide des garanties de sécurité américaines. Ces deux pays voient maintenant la nécessité de prendre leurs propres dispositions de sécurité et de commencer à réaffirmer leur souveraineté en matière militaire. Pendant ce temps, pour les États-Unis, être incohérent n’est qu’un « arrêt au stand »sur le point de devenir insignifiant.

    2. Les inimitiés

    Pendant toute la période de la guerre froide, les États-Unis étaient l’ennemi juré de l’Union soviétique, et tout effort de Washington pour donner des conseils ou dicter sa volonté se heurtait à des aboiements bruyants, synchronisés et idéologiquement fortifiés de Moscou : encore l’agresseur impérialiste ; n’y faites pas attention. Ce bruit vertueux a très bien fonctionné pendant une période étonnamment longue, et a continué de fonctionner pendant que l’Union soviétique réalisait de nouvelles conquêtes impressionnantes – dans l’espace, la technologie, la science et la médecine, dans des projets humanitaires internationaux, etc. Mais lorsque la stagnation s’est installée, il a commencé à sonner creux.

    Après l’effondrement soviétique, cette immunité contre la contagion américaine a disparu. Des « experts » et des « conseillers » occidentaux ont envahi le pays et proposé des « réformes » telles que le démembrement de l’URSS en 15 pays distincts (piégeant des millions de personnes du mauvais côté de la frontière nouvellement inventée) avec une thérapie de choc (qui a appauvri presque l’ensemble de la population russe), les privatisations (qui mettaient des biens publics importants entre les mains de quelques oligarques politiquement associés, pour la plupart des oligarques juifs) et divers autres projets visant à détruire la Russie et à faire disparaître sa population. Ils auraient probablement réussi s’ils n’avaient pas été arrêtés à temps.

    Symétriquement, les Washingtoniens considéraient l’URSS comme leur ennemi juré. Après sa disparition, il y a eu un peu de confusion. Le Pentagone a essayé de parler de « mafia russe » comme d’une menace majeure à la paix mondiale, mais cela semblait risible. Puis, à l’occasion de la démolition de quelques gratte-ciels à New York, peut-être en plaçant de petites charges nucléaires dans le soubassement sous leurs fondations (ce sont les plans de démolition qui étaient enregistrés 1), ils ont embrassé le concept de « guerre contre le terrorisme », bombardant divers pays qui n’avaient pas de problème de terrorisme avant mais en ont certainement maintenant. Puis, une fois que ce plan stupide a suivi son cours, les Washingtoniens sont retournés à leur premier os à ronger pour harceler la Russie.

    Mais maintenant une odeur étrange flotte dans le vent à Washington : l’odeur de l’échec. L’air commence à fuiter de cette campagne pour calomnier la Russie, et c’est putride. Pendant ce temps, Trump continue à faire des bruits qu’un rapprochement avec la Russie est souhaitable et qu’un sommet entre les dirigeants devrait avoir lieu. Trump emprunte aussi quelques pages du livre de règles russe : tout comme la Russie a réagi aux sanctions occidentales par des contre-sanctions, Trump commence à réagir aux barrières douanières occidentales par ses propres barrières douanières. Nous devrions nous attendre à ce que l’inimitié américaine contre la Russie se dissipe quelque temps avant que l’attitude américaine à l’égard de la Russie (et de beaucoup d’autres choses) ne devienne insignifiante. Nous devrions également nous attendre, une fois la bulle de la fracturation hydraulique [pétrole de schiste, NdT] explosée, à ce que les États-Unis deviendront dépendants du pétrole russe et de son gaz naturel liquéfié, qu’ils seront forcés de payer avec de l’or. (La fracturation implique un processus de combustion en deux phases : la première phase brûle de l’argent emprunté pour produire du pétrole et du gaz, la seconde brûle le pétrole et le gaz.)

    D’autres inimitiés sont aussi sur le déclin. Trump vient de signer un document intéressant avec Kim Jong-un, président de la Corée du Nord. L’affaire (si nous l’appelons ainsi) est un acte de capitulation tacite. Il a été orchestré par la Russie et la Chine. Il affirme ce que la Corée du Nord et la Corée du Sud avaient déjà accepté : la dénucléarisation éventuelle de la péninsule coréenne. Tout comme Gorbatchev a consenti à la réunification de l’Allemagne et au retrait des troupes soviétiques de l’Allemagne de l’Est, Trump s’apprête à accepter la réunification de la Corée et le retrait des troupes américaines de la Corée du Sud. Tout comme la chute du mur de Berlin a marqué la fin de l’imperium soviétique, le démantèlement de la zone démilitarisée coréenne marquera la fin de l’ère américaine.

    3. Idéologie

    Alors que les États-Unis n’ont jamais rien eu d’aussi rigoureux que le dogme communiste de l’Union soviétique, leur mélange de propagande pro-démocratie, de capitalisme du laissez-faire, de libre-échange et de domination militaire a été puissant pendant un certain temps. Après avoir cessé d’être la plus grande puissance industrielle du monde, cédant la première place à l’Allemagne et au Japon, puis à la Chine, les États-Unis accumulent des dettes prodigieuses, confisquant et dépensant l’épargne mondiale tout en défendant le dollar américain sous la menace de rétorsion militaire. Il fut pendant un certain temps compris que le privilège exorbitant de l’impression monétaire sans fin devait être défendu avec le sang des soldats américains. Les États-Unis se voyaient et se positionnaient comme le pays indispensable, capable de contrôler et de dicter des conditions à la planète entière, terrorisant ou bloquant divers autres pays selon les besoins. Maintenant, tous ces schibboleths idéologiques sont en ruines.

    La rhétorique en faveur de la démocratie est toujours utilisée consciencieusement par les porte-parole des médias politiques, mais dans la pratique, les États-Unis ne sont plus une démocratie. Ce pays a été transformé en un paradis des lobbyistes qui ne sont plus confinés dans le hall en bas mais se sont installés dans les bureaux du Congrès et rédigent des quantités prodigieuses de lois pour répondre aux intérêts privés des entreprises et des oligarques. Le penchant américain pour la démocratie n’est pas non plus visible dans le soutien que les États-Unis prodiguent aux dictatures du monde entier ou dans sa tendance croissante à promulguer et appliquer des lois extraterritoriales sans le consentement international.

    Le capitalisme du laisser-faire est également bien mort, supplanté par le capitalisme de copinage nourri par une fusion complète des élites de Washington et de Wall Street. L’entreprenariat privé n’est plus libre mais concentré aux mains d’une poignée de sociétés géantes, alors qu’environ un tiers de la population active aux États-Unis travaille dans le secteur public. Le département américain de la Défense est le plus grand employeur du pays et du monde entier. Environ 100 millions d’Américains en âge et en capacité de travailler ne travaillent pas. La plupart des autres travaillent dans des emplois de service, ne produisant rien de durable. Un nombre croissant de personnes garde des moyens de subsistance précaires en travaillant de manière sporadique. Tout le système est alimenté – y compris les parties qui produisent le carburant, comme l’industrie de la fracturation hydraulique – par de la dette. Aucune personne saine d’esprit, si on lui demandait de fournir une description réaliste du capitalisme, ne fournirait u plan aussi délabré.

    Le libre-échange était prôné jusqu’à très récemment, même si de nos jours le mouvement est en perte de vitesse. Le commerce sans entraves sur de grandes distances est la condition sine qua non de tous les empires, y compris l’empire américain. Dans le passé, des navires de guerre et la menace d’une occupation ont été utilisés pour forcer des pays, comme le Japon, à s’ouvrir au commerce international. Tout récemment, l’administration Obama a été très active dans ses tentatives de faire passer divers partenariats transocéaniques, mais aucun n’a réussi. Et maintenant, Trump s’est mis à détruire le libre-échange en combinant sanctions et barrières douanières, dans une tentative malavisée de raviver la grandeur perdue de l’Amérique en se tournant vers l’intérieur du pays. En cours de route, les sanctions sur l’utilisation du dollar américain dans le commerce international, en particulier avec les principaux pays exportateurs d’énergie tels que l’Iran et le Venezuela, accélèrent le processus par lequel le dollar américain est détrôné en tant que monnaie de réserve mondiale, démolissant le privilège exorbitant de l’impression monétaire sans fin.

    4. Militarisme

    L’effondrement soviétique était dans une certaine mesure déjà acté avec le retrait soviétique de l’Afghanistan. Avant cela, il était encore possible de parler du « devoir international » de l’Armée rouge pour rendre le monde (ou du moins les parties libérées) sûr pour le socialisme. Après cela, le concept même de domination militaire a été perdu, et les interventions qui étaient possibles auparavant, comme en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968, n’étaient même plus pensables. Lorsque l’Europe de l’Est a connu une rébellion en 1989, l’empire militaire soviétique s’est simplement replié, abandonnant ses bases et son matériel militaire en se retirant.

    Dans le cas des États-Unis, pour l’instant, ils restent capable de faire beaucoup de dégâts, mais il est devenu clair que la domination militaire de la planète entière n’est plus possible pour eux. L’armée américaine est encore énorme numériquement, mais elle est déjà bien flasque. Elle n’est plus capable de déployer une force terrestre d’une quelconque envergure où que ce soit et se limite aux bombardements aériens, à l’entraînement et à l’armement de « terroristes modérés » et de mercenaires, et au patrouillage inutile des océans. Aucune des aventures militaires récentes n’a abouti à quelque chose ressemblant à la paix à des conditions que les planificateurs américains avaient initialement envisagées ou que l’on aurait pu juger souhaitables : l’Afghanistan a été transformé en incubateur de terroristes et en usine d’héroïne ; l’Irak a été absorbé par un croissant chiite continu qui s’étend maintenant de l’océan Indien à la mer Méditerranée.

    Les bases militaires américaines sont toujours présentes dans le monde entier. Elles étaient destinés à projeter le pouvoir américain sur les deux hémisphères du globe, mais elles ont été largement neutralisées par l’avènement de nouvelles armes de précision à longue portée, d’une puissante technologie de défense aérienne et d’une magie de guerre électronique. Ces nombreux « nénuphars », comme on les appelle parfois, sont à l’opposé d’actifs militaires : ce sont des cibles inutiles mais coûteuses situées dans des endroits difficiles à défendre mais faciles à attaquer pour des adversaires potentiels. Ils ne peuvent être utilisés que pour faire semblant de combattre, et la série interminable d’exercices d’entraînement militaire, tels que ceux dans les États baltes, juste à la frontière russe, ou ceux en Corée du Sud, sont des provocations, mais ils sont des Parangons d’inutilité, car attaquer la Russie ou la Corée du Nord serait un geste suicidaire. Ce sont essentiellement des exercices de renforcement de la confiance, et leur intensité croissante témoigne d’un déficit de confiance prononcé et croissant.

    Les gens ne se lassent jamais de souligner la taille énorme du budget militaire américain, mais ils oublient presque toujours de mentionner que ce que les États-Unis reçoivent par unité d’argent est dix fois moindre que, par exemple, la Russie. C’est un plan d’extorsion boursouflé et inefficace qui produit de grandes quantités de gaffes – une éponge d’argent public sans cesse assoiffée. Peu importe combien d’argent elle absorbe, cela ne résoudra jamais le problème fondamental de l’incapacité à faire la guerre à un adversaire adéquatement armé sans subir des dommages inacceptables. Partout dans le monde, les États-Unis sont maintenant détestés, mais on les craint de moins en moins : une tendance fatale pour un empire. Par contre l’Amérique a très bien réussi à militariser ses services de police locaux, de sorte que le moment venu, elle sera prête à faire la guerre … contre elle-même.

    Conclusion

    Cette analyse peut se lire comme une enquête historique détachée de considérations pratiques et quotidiennes. Mais je crois que cela a un mérite pratique. Si les citoyens de l’URSS avaient été informés, avant les événements de 1990, de ce qui allait leur arriver, ils se seraient comportés différemment, et beaucoup de tragédies personnelles auraient pu être évitées. Une distinction très utile peut être faite entre l’évitement des effondrements (ce qui est futile, tous les empires s’effondrent) et l’évitement des scénarios les plus défavorables, qui deviendra, lorsque l’effondrement va s’accélérer, votre préoccupation la plus importante. Votre approche peut impliquer de fuir vers un terrain plus sûr, ou de vous préparer à survivre là où vous êtes. Vous pouvez choisir vos propres marqueurs d’effondrement et faire vos propres prédictions sur leur calendrier au lieu de compter sur le mien. Mais, ayant été témoin d’un effondrement, et étant témoin d’un autre, la seule approche que je ne recommanderais vraiment pas, est de ne rien faire et d’espérer le meilleur.

    Dmitry Orlov (Le Saker francophone, 19 juin 2018).

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  • Ingérence américaine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur le blog francophone du  Saker et consacré à l'implosion de la démocratie américaine... De nationalité américaine mais d'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

     

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    Ingérence américaine

    Depuis novembre 2016, une bonne partie des classes bavardes aux États-Unis ont glosé sur l’« ingérence russe » dans l’élection présidentielle. Les détails ne cessent de changer, mais l’histoire reste la même : la Grande Méchante Russie a corrompu la démocratie américaine … comme si la démocratie américaine n’était pas corrompue dès le départ. Le DNC n’a-t-il pas truqué les primaires en faveur de Clinton ? Le FBI n’a-t-il pas reçu l’ordre par Obama d’arrêter d’enquêter sur Clinton qui avait mal géré les secrets d’État ? Clinton n’a-t-elle pas reçu les questions du débat [pour les présidentielles, NdT] avant le débat ? N’a-t-elle pas reçu des contributions de campagne de la part d’oligarques étrangers bien louches ? Et techniquement, n’aurait-elle pas remporté l’élection, si on n’avait pas tenu compte de cet étrange collège électoral sclérosé [les grands électeurs, NdT] ? Il semble que « l’ingérence russe », si elle est réelle, serait loin dans la liste des choses qui ne vont pas avec la démocratie américaine ; sur l’échelle des situations d’urgence, « maison en feu » s’évalue généralement plus haut que des « souris dans le garde-manger », n’est ce pas ?

    Peut-être n’êtes-vous pas d’accord avec cette évaluation ? Dans ce cas, il y a une autre considération à prendre en compte. Il est certain que les États-Unis ne sont pas du tout une démocratie, ce qui implique que les Russes n’ont rien à voir là-dedans. Une étude de l’Université de Princeton menée par Gilens and Page a effectué une analyse de régression sur plus d’un millier de décisions politiques aux États-Unis. Ils ont déterminé que l’effet de l’opinion publique sur la politique publique est nul. C’est vrai, il n’y en a aucun. Peu importe comment vous votez parce que votre vote n’affecte pas le résultat de façon mesurable. Par extension, cela vaut aussi pour le fait de protester, de s’organiser, de vous arroser d’essence et de vous enflammer sur les marches du Sénat américain, ou quoi que ce soit d’autre que vous pourriez faire. Cela n’influencera pas ceux qui sont au pouvoir.

    Et qui sont ceux au pouvoir ? Ce sont les oligarques, bien sûr, les gens qui possèdent à peu près tout, y compris vous-même. Oui, vous êtes à eux, leur propriété. Gilens et Page ont déterminé que les opinions de l’élite économique et des groupes d’affaires ont par contre un effet profond sur la politique publique. Si ce groupe est réticent par rapport à une volonté politique, elle ne sera pas adoptée : 0% de soutien par ce groupe signifie aucune chance d’adoption de cette politique. Si, en revanche, ce groupe est à 100% derrière quelque chose, les chances que cela soit adopté grimpent jusqu’à 70%. Bref, alors que voter pour ou contre une question ne compte pour rien, dépenser beaucoup d’argent pour l’un ou l’autre camp sur cette question importe beaucoup. Les partis politiques, les campagnes, les campagnes électorales et toutes ces bêtises ne sont qu’un spectacle.

    Alors, pourquoi y a-t-il un besoin soudain de se concentrer sur une ingérence russe inexistante, pendant 15 mois, sans souffler ? Je crois que la réponse est évidente : le spectacle qui est celui de la « démocratie américaine » tout aussi inexistante n’est plus à même d’être diffusé, et le public doit être réorienté pour regarder ailleurs. Tout le système s’effondre. Rappelez-vous le plafond de la dette ? Ne vous embêtez plus, maintenant le ciel est la limite − jusqu’à ce que quelque chose craque, ce qui sera le cas, et votre bout de plastique cessera de vous permettre de payer pour acheter des biens. Les États-Unis viennent de bombarder la Syrie, et … tout ce qui s’est passé, c’est que les Syriens sont sortis dans la rue pour célébrer leur victoire, car rien ne s’est passé à part quelques éclairs lumineux et de fortes explosions dans le ciel. La CIA, en la personne de Mike Pompeo, vient de prendre le contrôle du Département d’État. Diplomatie ? De quoi parles-tu ? Le président américain vient de déclarer que le président Français était son jouet. Relations étrangères ? Désolé, ça va devoir attendre, ces messieurs sont occupés ! Oui, tout se transforme en blague, mais vous feriez mieux de ne le dire à personne ! Ce serait comme crier « Au feu ! » dans un théâtre bondé : si suffisamment de gens réalisent ce qui se passe, cela pourrait provoquer une panique et quelqu’un pourrait être piétiné.

    Entre-temps, il y a beaucoup de problèmes aux États-Unis et ils ne sont pas résolus. Voici un exemple : supposons que vous vouliez empêcher les États-Unis de tomber dans l’enfer de la dette. Eh bien, alors vous devriez commencer par fabriquer des choses au lieu de les importer. Mais voici un problème sous-jacent : le revenu moyen des particuliers aux États-Unis est d’environ 27 000 $ par année, ce qui, selon les normes internationales, est un peu trop élevé pour qu’une entreprise manufacturière demeure compétitive sur le plan international, mais peu importe. Maintenant, l’assurance-maladie pour une famille de quatre personnes (où papa travaille dans une usine alors que maman est occupée à élever la prochaine génération de travailleurs industriels) est d’environ 26 000 $ par année. Alors, d’accord, la famille a 1 000 $ par année pour tout le reste. Mais que se passe-t-il si quelqu’un tombe malade ? Eh bien, il y a une franchise de 8 000 $ à payer avant que l’assurance-maladie n’entre en jeu. Ainsi, si la famille vit dehors, boit de l’eau de pluie et mange des pissenlits pendant huit ans, elle pourrait survivre à une seule maladie sérieuse comme l’appendicite. (Il y a 40% de chance que quelqu’un dans une famille de six en contracte une, et c’est juste une maladie commune parmi beaucoup d’autres). En bref, si vous voulez faire quelque chose d’économiquement utile aux États-Unis … ne vous embêtez même pas. Le système n’est pas configuré pour que vous réussissiez.

    Tout cela est assez déprimant, n’est-ce pas ? C’est peut-être pourquoi quelque chose comme un quart des Américains est sous anti-dépresseurs. Regardez Nikki Haley, le représentant américain à l’ONU. Notez son côté glacé, lapin-pris-dans-les-phares et cet air à demi renfrogné. Notez son comportement délirant : il y a quelques jours, elle a essayé d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie. Lorsqu’elle a été mise au défi, elle a insisté sur le fait qu’elle avait raison et que la Maison Blanche avait tort … avant ensuite de se dédire. Si vous pensez qu’avoir des gens délirants au Conseil de sécurité de l’ONU est une mauvaise idée, alors vous avez raison.

    Ce que font les anti-dépresseurs, c’est que les personnes qui ont des raisons objectives d’être déprimées (par exemple, du fait que leur pays est en train de s’effondrer), commencent chaque jour avec un sourire et une attitude séduisante, pour être à-la-hauteur. Cela semble hors sujet. Les anti-dépresseurs leur permettent de se faire des illusions en pensant que « tout ira bien » alors que ce n’est absolument pas le cas et ça ne le sera jamais. Et quand un quart des gens dans la salle sont délirants, alors des décisions sérieusement erronées sont prises et les choses ont tendance à aller de mal en pis.

    Si les antidépresseurs ne sont pas votre truc, il y a aussi des opiacés. Aux États-Unis, les décès par surdose s’élevaient à environ 60 000 en 2016, soit 20% de plus qu’en 2015. À ce rythme, en moins de dix ans, la moitié des gens seront sous tranquillisants et plus aucune décision ne sera prise, défectueuse ou non. À mon avis, les drogués américains sont moins une menace internationale que les Américains sous anti-dépresseurs. Les drogués aux États-Unis commencent généralement avec une prescription contre la « douleur » (parce que la vie aux États-Unis est en effet douloureuse). Quand cela se termine, ils passent à l’héroïne afghane, qui est bon marché et abondante grâce à l’occupation de l’Afghanistan par l’armée américaine.

    Mais qu’y a-t-il à faire si rien de tout cela ne vous plaît ? Eh bien, c’est le printemps, alors plantez ! Plantez de la roquette et des tomates cerises, elles vont bien ensemble. Cultiver des piments, pour pimenter les choses. Ensuite, dans quelques semaines, vous devrez passer du temps à lutter contre les mauvaises herbes. Cela devrait détourner votre attention du fait que votre pays s’effondre. En tout cas, c’est ce que je prévois de faire. Et s’il y a une souris dans votre garde-manger, essayez de mettre quelques bouts de fromages pour l’appâter.

    Dmitry Orlov (Le Saker francophone, 26 avril 2018)

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  • Quel avenir ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur Arrêt sur info et consacré aux scénarios de l'avenir qu'il privilégie. D'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

     

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    Quel avenir ?

    J’aime me flatter en pensant que la raison principale pour laquelle tant de gens ont creusé un chemin vers mon blog et continuent à acheter mes livres est que pendant plus d’une décennie j’ai toujours deviné correctement quelle forme prendrait l’avenir ; pas tout le temps, mais suffisamment souvent pour inciter les gens à y prêter attention. J’essaie d’être très prudent dans mes pronostics. Je ne prédis jamais des événements relativement insignifiants tels que les krachs boursiers, les changements dans la composition des gouvernements nationaux et d’autres incidents qui ne se produisent que sur le papier ou sur un coup de tête.

    Au lieu de cela, j’essaie de me concentrer sur les aspects de la réalité physique – les flux d’énergie en particulier – qui limitent la forme de l’avenir. Je ne fais pas non plus de prédiction en ce qui concerne le calendrier : savoir si quelque chose va arriver est souvent une question qui a une réponse ; savoir quand quelque chose se produira est souvent une question pour laquelle aucune méthode ne donne de réponse fiable. En gardant cela à l’esprit (pour ne pas être déçu), je vais prendre quelques risques et faire quelques prédictions sur la forme générale de l’avenir qui se matérialisera au cours d’une seule vie humaine et peut-être même un peu plus vite.

    Je crois que l’on peut deviner la forme générale de l’avenir en se concentrant sur les quatre facteurs suivants : le climat, l’énergie, la population et la géopolitique. Regardons chacun.

    Climat

    Les changements à court terme des conditions météorologiques, entraînés par le changement climatique à plus long terme résultant de l’augmentation spectaculaire des niveaux de dioxyde de carbone et de méthane dans l’atmosphère, permettent déjà d’envisager plusieurs impacts importants. Les cyclones tropicaux sont plus intenses et plus humides, entraînant des inondations massives et des dommages aux infrastructures. Cette année, les tempêtes ont assommé une grande partie de Houston, un bout de la Floride et pratiquement tout Porto Rico, plus quelques autres îles des Caraïbes. Pendant ce temps, des incendies sans précédent ont ravagé certaines parties de la Californie et du nord-ouest sur la côte Pacifique. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées ou sont restées sans abri. De telles tendances continueront vraisemblablement à mesure que ces événements destructeurs vont augmenter en intensité. Pendant un certain temps, les gens tenteront de récupérer et de reconstruire après chaque événement, mais après, ces efforts cesseront. En reconstruisant, je suis certain que la plupart des gens refuseront de prendre des mesures raisonnables pour éviter que cela ne se répète, comme la construction de maisons sur pilotis en matériaux ininflammables ; au lieu de cela, ils vont mettre en place les mêmes structures inflammables et sujettes aux inondations, parce que c’est à cela qu’ils pensent qu’une maison doit ressembler.

    En plus des inondations et des incendies, il y a de fortes chances que des vagues de chaleur estivales catastrophiques suffiront à mettre en panne le réseau électrique dans des pays comme les États-Unis, où la population dépend de la climatisation pour survivre et où le réseau électrique est terriblement périmé. De tels événements se traduiront instantanément par des morts dans les villes du sud, où les gens, en particulier les malades, les personnes âgées et les obèses morbides, succomberont à des coups de chaud. La plupart des États de l’ouest des États-Unis seront confrontés à de tels événements catastrophiques et progresseront lentement vers des conditions beaucoup plus arides, où l’agriculture deviendra peu à peu intenable à mesure que le paysage redeviendra désertique.

    Un autre effet sous-estimé des changements climatiques continus sera la sévérité accrue des hivers de l’hémisphère nord. L’Arctique est maintenant beaucoup plus chaud et sans glace durant l’été. Cela a ouvert de nouvelles voies maritimes le long des côtes nord de la Russie et du Canada, ce qui a permis de gagner des semaines d’expédition, en contournant les canaux de Suez et de Panama. La diminution de la couverture de glace de l’océan Arctique a réduit l’albédo de l’océan (la fraction du rayonnement solaire réfléchie dans l’espace), ce qui a provoqué un réchauffement encore plus rapide. En raison de ce réchauffement, le gradient des températures hivernales entre l’Arctique et les zones tempérées plus au sud sera réduit et les flux d’air ne seront plus stratifiés le long des lignes latitudinales mais serpenteront entre le nord et le sud, amenant des tempêtes hivernales depuis l’Arctique vers le sud et rendant les gelées d’hiver très sévères beaucoup plus fréquentes.

    Dans le cas de l’Europe de l’Ouest, cet effet sera exacerbé par le ralentissement du Gulf Stream, qui avait pour effet de la rendre beaucoup plus chaude que la  grande partie de l’Europe qui s’étend des Carpates à l’Oural. Le Gulf Stream dépend de la capacité de son courant remontant vers le nord, rendu plus salin par évaporation, de couler au fond quand il atteint une zone autour de l’Islande, puis de refluer vers le sud le long du fond océanique. Mais le taux de fonte des glaciers a créé une lentille d’eau douce en expansion le long de la surface de l’océan dans cette zone, limitant l’étendue du mécanisme. En raison de cet effet, les gelées hivernales profondes commenceront à affecter les régions précédemment tempérées de l’Europe occidentale et des îles britanniques.

    Énergie

    Les combustibles fossiles resteront le pilier de l’industrie énergétique jusqu’à ce que celle-ci se réduise à un niveau permettant d’obtenir suffisamment d’énergie en ne brûlant que de la biomasse. Mais ce processus devrait prendre au moins deux ou trois décennies de plus. Les sources renouvelables, telles que les éoliennes et les panneaux solaires, ne peuvent pas être produites ou entretenues sans une industrie basée sur les combustibles fossiles et elles vont produire une électricité pour laquelle il n’y aura pas beaucoup de demande une fois que l’industrie des combustibles fossiles aura disparu. De plus, ces sources d’électricité sont intermittentes, alors que l’électricité est notoirement chère et difficile à stocker, tandis que les utilisations résiduelles de l’électricité – communications, sécurité, équipement de contrôle, etc. – nécessitent un approvisionnement régulier.

    Même s’il n’y aura pas de rupture soudaine dans la disponibilité de l’énergie fossile, nous continuerons de voir une diminution constante de la capacité des consommateurs d’énergie à travers le monde à payer pour cela, ainsi que la disparition de la rentabilité des entreprises énergétiques. À la place de puits d’où le pétrole a jailli pendant des années, tout ce qui restera aux États-Unis, ce sont des puits qui nécessitent des forages horizontaux et une couteuse fracturation hydraulique, mais qui ne laissent suinter du pétrole que pendant un an ou deux avant d’être à sec. La situation est similaire en ce qui concerne le charbon et le gaz naturel. Bien que les États-Unis soient maintenant alimentés avec cette nouvelle production basée sur la fracturation hydraulique, très peu d’argent a été gagné avec ce boom temporaire, laissant les entreprises impliquées embourbées dans leur dette. Une fois terminée, les États-Unis seront à nouveau obligés d’importer de grandes quantités de pétrole et de gaz naturel – s’ils peuvent trouver l’argent nécessaire pour le faire.

    Entre-temps, la Russie restera l’une des principales sources d’exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel pendant encore de nombreuses décennies. Les ressources énergétiques de la Russie sont de bien meilleure qualité qu’ailleurs dans le monde et, bien que la Russie possède plus de pétrole et de gaz de schiste que tout autre pays, l’exploitation de ces ressources n’est pas considérée comme une priorité.

    Population

    Compte tenu de ces tendances en matière de météorologie et d’énergie, les pays auront des capacités différentes pour maintenir une population importante. Un autre facteur qui jouera un rôle majeur sera l’infrastructure locale. Par exemple, en Russie, les gens vivent principalement dans de grands immeubles le long des lignes de chemin de fer desservies par des transports en commun et chauffés à l’aide de vapeurs chaudes provenant des centrales électriques. Toutes les infrastructures russes sont construites selon les mêmes normes et sont conçues pour bien fonctionner à des températures inférieures à -40º et sous plusieurs mètres de neige. En comparaison, en Amérique du Nord, la plupart de la population vit dans des maisons individuelles, dont beaucoup sont mal isolées, dont beaucoup ne sont pas desservies par des transports en commun et dont le chauffage revient plutôt cher en utilisant des chaudière à gaz ou à pétrole. En hiver, face à un blizzard, de nombreuses zones aux États-Unis sont simplement bloquées, tandis qu’en Russie, le concept de « journée enneigée » est inconnu : la neige est enlevée (et non repoussée) au fur et à mesure qu’elle tombe et la circulation continue. Cette comparaison implique que les Russes pourront continuer à se permettre de vivre là où ils vivent beaucoup plus longtemps que les Américains. Des types similaires de comparaisons peuvent être appliqués à de nombreux autres endroits si vous cherchez un lieu où survivre.

    Mis à part cela, et peut-être couplé avec des facteurs tels que la météo et l’énergie, certaines populations ne parviendront pas à prospérer et subiront une forte mortalité. Les États-Unis sont déjà en train de mourir de faim, les taux d’alcoolisme ayant doublé en une décennie, et une épidémie d’abus d’opioïdes rivalise avec l’expérience de la Chine d’avant les années 1950. L’esprit de désespoir absolu qui enserre maintenant les États-Unis est semblable à ce qui est arrivé à l’ex-URSS après l’effondrement soviétique, avec des conséquences démographiques similaires.
    L’expérience de l’Europe occidentale sera peut-être plus bénigne : les populations indigènes diminueront en raison de leurs très faibles taux de natalité. Entre-temps, l’Europe occidentale est de plus en plus touchée par les enclaves ethnico-religieuses de migrants qui, de plus en plus, ne parviennent pas à s’intégrer et à subsister avec les maigres subsides de l’État. Une fois ces bénéfices épuisés, ces enclaves imploseront. Elles représentent déjà un pourcentage disproportionné de la criminalité ; cette tendance va probablement s’aggraver, les habitants de ces enclaves devenant à la fois les auteurs et les victimes.

    Dans d’autres parties du monde, telles que l’Afrique sub-saharienne et certaines régions du Moyen-Orient, la mortalité sera provoquée par l’effet contraire : des taux de natalité très élevés conduiront à des conditions misérables et un surpeuplement menant à la violence et à la guerre. Ces conditions seront exacerbées par diverses catastrophes, naturelles ou artificielles, jusqu’à ce que l’on parvienne finalement à un niveau de population stabilisé beaucoup plus bas.

    Géopolitique

    Jusqu’à tout récemment, les États-Unis et l’Europe de l’Ouest ont réussi à rediriger vers eux la part du lion de la richesse naturelle restante de la planète. Le système financier érigé après la Seconde Guerre mondiale a été truqué afin que les institutions bancaires occidentales puissent servir de garde-chiourme au monde entier, prêtant à faible taux à leurs copains et à des taux élevés au reste du monde, menaçant quiconque refusant de jouer à ce jeu par des sanctions économiques, des assassinats politiques ou des guerres. Globalement, cela leur a permis de simplement imprimer de l’argent pour acheter ce qu’ils voulaient tout en forçant les autres à travailler pour eux. Un aspect clé de ce régime était que les exportations mondiales de pétrole étaient cotées et devaient être payées en dollars américains. Ce programme est actuellement en phase terminale.

    Ce qui le remplacera est encore incertain. Peut-être le nouvel arrangement tiendra sur un trépied composé de la Chine, la Russie et l’Iran. Ces trois pays ont des populations bien éduquées, disciplinées et patriotiques, et leurs jeunes ont tendance à regarder vers l’avenir avec beaucoup d’enthousiasme. Peut-être que d’autres pays pourront jouer un rôle majeur dans ce nouveau club eurasien. Mais ce qui est certain, c’est qu’à l’avenir, les gouvernements d’Europe occidentale et d’Amérique ne seront pas en mesure d’extorquer tout ce dont ils ont besoin au reste du monde pour soutenir artificiellement leur si confortable niveau de vie. Ceci va certainement causer beaucoup de ressentiment et d’agitation politique.

    Dmitry Orlov (Arrêt sur info, 29 octobre 2017)

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